Temps de lecture : 11 minutes
Se lancer en domotique commence toujours par une question qui paraît anodine : Apple, Google, ou quelque chose d’autre ? On vous vend chacun de ces choix comme une évidence, alors qu’ils reposent sur des logiques opposées en matière de vie privée.
La question du choix d’un écosystème domotique n’est pas qu’une affaire de confort ou de prix. C’est d’abord une décision sur qui voit ce qui se passe chez vous : quand vous rentrez, quand vous dormez, quand votre maison est vide. Un système domotique sait tout cela. La seule chose qui change d’un écosystème à l’autre, c’est où ces informations sont traitées, et qui peut les lire.
Cet article compare les trois grandes approches sous ce seul angle, puis situe deux cas qu’il faut connaître, Amazon et le matériel chinois. Je ne vais pas vous dire quoi acheter. Je vais vous montrer où vont vos données dans chaque cas, pour que vous décidiez en connaissance de cause.
Trois modèles, pas trois marques
Avant de comparer, il faut comprendre que ces écosystèmes ne diffèrent pas par des détails, mais par leur architecture même.
Apple représente le modèle fermé et chiffré : le traitement se fait chez vous, et les données sont chiffrées de telle sorte qu’Apple ne peut pas les lire. Google représente le modèle ouvert et intégré : plus souple, compatible avec presque tout, mais adossé à une entreprise dont le métier est la publicité. Home Assistant représente le modèle local et souverain : rien ne sort de chez vous, au prix d’un peu plus de travail au départ.
Ces trois logiques déterminent tout le reste. Regardons-les une par une.
Apple Home : le traitement reste chez vous
C’est, factuellement, l’écosystème grand public le plus protecteur des trois, et il faut le dire clairement.
Les données de l’écosystème Apple Home sont chiffrées de bout en bout via le trousseau iCloud, et Apple indique ne pas pouvoir les lire. Les automatisations basées sur votre localisation sont déclenchées par le système Maison lui-même, ce qui masque votre position aux applications tierces. Les requêtes que vous adressez à Siri pour piloter vos accessoires sont associées à un identifiant aléatoire, et non à votre compte Apple. Et pour les caméras compatibles, la vidéo sécurisée HomeKit analyse les événements directement sur votre concentrateur domestique, un HomePod ou une Apple TV, avant de stocker les images chiffrées sur iCloud.
Autrement dit, l’essentiel du traitement se fait localement, et ce qui part vers le cloud part chiffré.
Il y a deux limites à connaître. D’abord, ces garanties couvrent la couche Apple. Un accessoire tiers, une caméra ou une serrure, peut très bien transmettre d’autres données à l’application de son propre fabricant, selon ses réglages. L’écosystème Apple protège ce qui passe par lui, pas ce qu’un appareil fait à côté via son cloud maison. Ensuite, la vidéo sécurisée nécessite un abonnement iCloud+, donc un coût récurrent.
Chez Apple, le défaut n’est pas la vie privée, elle est bien protégée. Le défaut, c’est le prix élevé et un choix d’appareils plus limité.
Longtemps, la certification matérielle stricte a limité le catalogue d’accessoires compatibles. L’arrivée de la norme Matter a largement desserré cette contrainte, mais l’écosystème reste le plus cher, et il suppose que toute la maison soit déjà chez Apple.
Google Home : la maison branchée sur la publicité
Google, c’est l’inverse d’Apple sur le plan du modèle économique, et ça se voit dans le traitement des données.
Commençons par être juste. Google prend des engagements réels : l’entreprise s’engage à ne pas utiliser vos séquences vidéo, vos enregistrements audio ni les mesures de vos capteurs d’ambiance à des fins publicitaires. C’est écrit noir sur blanc, et ce n’est pas rien. Vous pouvez le lire directement dans les engagements de confidentialité de Google Nest.
Mais lisez la suite, parce que c’est là que la nuance change tout. Google précise que la transcription textuelle de vos commandes vocales est susceptible d’être utilisée pour mieux cerner vos centres d’intérêt et personnaliser les annonces. Traduit simplement : l’enregistrement audio de votre voix n’est pas exploité pour la publicité, mais ce que vous dites, une fois transformé en texte, peut l’être. La distinction est subtile, et elle est tout entière dans le sens de la lecture.
Il y a un second point, structurel celui-là. Dès que vous utilisez un autre service Google avec vos appareils, l’Assistant, YouTube, Maps, ce ne sont plus les engagements spécifiques à la maison connectée qui s’appliquent, mais les règles de confidentialité générales de Google. La maison connectée n’est donc pas un compartiment étanche. Elle est une porte d’entrée de plus dans un écosystème dont le cœur de métier reste le profilage publicitaire.
C’est la même logique que celle que je décrivais à propos de ce que Google collecte déjà sur Android : ce ne sont jamais les appareils pris isolément qui posent problème, c’est leur rattachement à un compte unique qui relie tout.
Ce que Google collecte via ses appareils est par ailleurs considérable : données de configuration incluant votre adresse, données des capteurs comme le mouvement, la température, la luminosité, et les déductions qui en découlent, y compris des informations sur votre sommeil.
Google Home est compatible avec énormément d’appareils, simple à configurer, et souvent le moins cher. Le prix se paie ailleurs. Votre vie privée.
Home Assistant : rien ne sort de chez vous
C’est la solution que je suis en train d’adopter pour ma propre maison, et c’est la seule des trois où la question de la confiance envers un fournisseur ne se pose tout simplement pas.
Home Assistant est un logiciel libre qui tourne sur un appareil que vous possédez, chez vous. Les automatisations s’exécutent en local, les données restent sur votre machine, et rien n’est envoyé vers le serveur d’une entreprise, parce qu’il n’y a pas d’entreprise dans la boucle. Vous pouvez même le couper d’internet et il continue de fonctionner.
C’est aussi le plus ouvert. Là où Apple et Google vous enferment plus ou moins dans leur catalogue, Home Assistant parle avec presque tout : Zigbee, Z-Wave, Thread, Matter, et même les appareils conçus pour le cloud, qu’on peut souvent ramener en local. J’ai d’ailleurs détaillé ailleurs ce que le chiffrement protège vraiment et ce qu’il laisse passer, et la logique est la même ici : ce qui ne sort pas de chez vous ne peut être ni intercepté, ni revendu, ni réquisitionné.
La contrepartie est honnête à énoncer. Il faut un boîtier dédié, un peu de configuration au départ, et l’acceptation d’un temps d’apprentissage. Ce n’est pas « je branche et ça marche » comme une enceinte Google. Mais ce n’est plus non plus réservé aux experts, et c’est précisément le sujet de la série d’articles que j’ouvre avec celui-ci.
Un mot pour finir sur ce point : les enregistrements des caméras peuvent être stockés localement, sur un NAS par exemple, ce qui évite tout abonnement cloud. Si vous avez déjà un NAS chez vous, il complète idéalement une installation Home Assistant, comme je l’expliquais dans mon guide sur le NAS comme alternative au cloud.
Amazon Alexa : le même modèle que Google
Amazon mérite d’être cité, parce que ses enceintes Echo sont partout, mais il n’ajoute pas un quatrième modèle. Il relève de la même logique que Google : un écosystème adossé à une entreprise dont une part importante des revenus vient de la publicité et du commerce, avec un traitement des commandes vocales majoritairement dans le cloud.
Si le raisonnement sur Google vous a convaincu, il vaut pour Amazon. La question à se poser est la même : suis-je à l’aise avec le fait que le pilotage de ma maison passe par les serveurs d’un géant publicitaire ?
Le cas Tuya et le matériel chinois : le maillon extrême
Voici le point le plus important pour beaucoup de gens sans qu’ils le sachent, parce qu’ils utilisent du Tuya sans même connaître ce nom.
Tuya n’est pas une marque que vous voyez en rayon. C’est une plateforme chinoise qui fournit la puce Wi-Fi, l’application et l’infrastructure cloud à des centaines de fabricants, qui apposent ensuite leur propre marque sur la boîte. Smart Life, Konyks, Nous, Aubess, LSC de chez Action, et beaucoup d’autres : dessous, c’est souvent du Tuya. Si vous avez acheté une prise ou une ampoule connectée bon marché sur Amazon ou AliExpress, il y a de fortes chances que ce soit le cas.
Le problème est architectural. Par défaut, chaque appareil Tuya dialogue avec les serveurs cloud de Tuya, en Chine ou en Europe selon votre région, à chaque action. Votre interrupteur contacte un serveur distant chaque fois que vous l’actionnez. Cela signifie deux choses : une panne d’internet peut rendre vos appareils inutilisables, et surtout, l’état de votre maison transite en permanence par une infrastructure sur laquelle vous n’avez aucun contrôle et qui relève d’une juridiction hors Union européenne.
Je parle de Tuya en connaissance de cause : c’est exactement l’installation que je suis en train de quitter. La bonne nouvelle, c’est qu’une partie de ce matériel peut être récupérée et ramenée en local via Home Assistant, ce qui coupe le cordon avec le cloud chinois. Ce sera le sujet d’un prochain article de cette série.
Se lancer en domotique : comment choisir?
Il n’y a pas de bon choix universel, il y a un choix cohérent avec ce que vous voulez.
Si vous êtes déjà tout Apple et prêt à en payer le prix, Apple Home est le choix grand public le plus protecteur, à condition de rester attentif aux accessoires tiers et à leur cloud propre.
Si votre priorité est la simplicité et le petit prix, et que le modèle publicitaire ne vous dérange pas, Google ou Amazon feront le travail. Sachez seulement ce que vous échangez.
Si la souveraineté sur vos données prime, et que vous acceptez un peu de configuration au départ, Home Assistant est la seule option qui règle le problème à la racine plutôt que de le déplacer vers un fournisseur.
Et dans tous les cas, méfiez-vous du matériel connecté le moins cher acheté à la va-vite : il est très souvent chinois, cloud par défaut, et c’est le maillon le plus faible de toute la chaîne.
La suite
Cet article ouvre une série sur la domotique, écrite depuis ma propre migration de Tuya vers Home Assistant, en tant que débutant. Les prochains épisodes traiteront du choix du matériel, de la première installation pas à pas, de la récupération des appareils Tuya en local, puis des caméras, qui sont le sujet le plus sensible de tous côté vie privée.
Parce que la vraie question de la maison connectée n’est pas « qu’est-ce que je peux automatiser ». C’est « qui regarde pendant que je le fais ».
Marc
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