Deux smartphones reliés par une onde Bluetooth sans passer par un serveur, illustrant le fonctionnement de BitChat en réseau maillé

BitChat : communiquer sans internet ni serveur grâce au Bluetooth

Temps de lecture : environ 8 minutes

En juillet 2025, Jack Dorsey, cofondateur de Twitter et PDG de Block, a annoncé sur X qu’il avait passé son week-end à développer une application de messagerie fonctionnant sans internet, sans serveur, sans numéro de téléphone, uniquement via Bluetooth. Ce qui ressemblait à une expérimentation de fin de semaine est devenu en un an un projet open source maintenu activement, disponible sur iOS et Android, avec plus de 33 000 étoiles sur GitHub. BitChat n’est pas un gadget, c’est une démonstration concrète qu’il est possible de communiquer en dehors de toute infrastructure centralisée.

Comment fonctionne BitChat

BitChat repose sur un réseau maillé Bluetooth Low Energy. Concrètement, chaque téléphone qui a l’application ouverte devient automatiquement un point de relais pour les messages des autres utilisateurs à proximité. Si tu veux envoyer un message à quelqu’un situé à 250 mètres, ton message passe de téléphone en téléphone jusqu’à destination, sans jamais toucher un serveur ni une antenne mobile. C’est ce qu’on appelle le multi-hop.

La portée directe entre deux appareils via Bluetooth est de 10 à 30 mètres selon l’environnement. En multi-hop, avec plusieurs utilisateurs répartis dans une zone, cette portée effective monte à environ 300 mètres. Plus il y a d’utilisateurs dans un espace donné, plus le réseau est dense et fiable, un peu sur le même principe que le réseau Localiser d’Apple.

BitChat fonctionne en mode double transport. En mode hors-ligne, les messages circulent uniquement via le mesh Bluetooth. Quand une connexion internet est disponible, l’application bascule automatiquement sur le protocole Nostr pour étendre la portée à l’échelle mondiale. Ce maillage entre le local Bluetooth et le global Nostr est l’une des caractéristiques les plus intéressantes du projet, et elle connecte BitChat directement à l’écosystème de souveraineté numérique que Nostr représente.

L’application ne demande aucune inscription. Pas de compte, pas d’email, pas de numéro de téléphone. Tu l’ouvres, tu choisis un pseudo, et tu es dans le réseau. Ce pseudo est modifiable à tout moment, ce qui renforce l’anonymat par défaut.

Ce que BitChat chiffre, et ce qu’il ne chiffre pas

C’est le point que la plupart des articles sur BitChat passent sous silence, et il est essentiel à comprendre avant d’utiliser l’application.

Les messages privés entre deux utilisateurs sont chiffrés de bout en bout via le Noise Protocol Framework, pattern XX, un standard cryptographique sérieux utilisé aussi par Signal pour certaines de ses communications. L’établissement de la session est mutuellement authentifié, ce qui signifie que les deux parties vérifient l’identité l’une de l’autre avant d’échanger.

Les salons publics, les « rooms » dans l’interface, ne sont pas chiffrés. Tout ce qui est dit dans un salon est lisible par tous les utilisateurs du mesh à portée. Ce n’est pas un oubli, c’est une décision de conception assumée, les rooms sont pensées comme des espaces de discussion de groupe ouverts, pas comme des canaux sécurisés. Si tu veux une communication confidentielle, tu dois passer par les messages privés.

BitChat inclut aussi plusieurs fonctionnalités pensées pour les contextes sensibles. Le Panic Mode efface toutes les données locales de l’application en trois taps sur le logo. Les messages sont éphémères, stockés uniquement en mémoire sur l’appareil, jamais dans une base de données centrale. Tous les paquets Bluetooth sont paddés à une taille fixe pour résister à l’analyse de trafic, une technique qui empêche d’inférer la nature d’une communication depuis sa taille.

Les failles de sécurité de juillet 2025 et ce qui a été corrigé

Soyons honnêtes sur l’historique de BitChat, parce que c’est précisément là que beaucoup d’articles se trompent dans un sens ou dans l’autre.

Quand BitChat est sorti en juillet 2025, plusieurs chercheurs en sécurité ont identifié des vulnérabilités sérieuses. Le chercheur Alex Radocea a démontré qu’il était possible d’usurper l’identité de n’importe quel utilisateur sur le réseau, en diffusant un paquet d’annonce avec le même pseudo mais un peerID différent. Le cabinet Trail of Bits, une référence dans l’audit de protocoles cryptographiques, a confirmé que ces failles n’étaient pas des bugs d’implémentation mineurs mais des défauts de conception fondamentaux. Dorsey lui-même a reconnu publiquement que l’application n’avait pas fait l’objet d’un examen de sécurité externe, et a ajouté un avertissement explicite sur la page GitHub du projet.

Depuis, le projet a avancé. La version 1.6.0 d’iOS incluait dans ses notes de version la correction de « 3 findings critical, 7 high » issus d’un audit de sécurité interne. La version actuelle est la 1.7.0 sur iOS, sortie le 8 juillet 2026, et la 1.7.4 sur Android, sortie le 17 juin 2026. Les deux repos sont actifs, avec des commits aussi récents que début août 2026.

Ce qui reste vrai à ce jour : aucun audit de sécurité externe complet et indépendant n’a encore été publié sur BitChat. Les corrections apportées depuis juillet 2025 sont réelles mais non vérifiées par un tiers indépendant. C’est l’information la plus importante à retenir si tu envisages d’utiliser cette application.

Pour quels usages BitChat est-il adapté

La question n’est pas de savoir si BitChat est parfait, mais de savoir pour quoi il est réellement adapté.

BitChat est pertinent dans les situations où la résilience prime sur la confidentialité maximale. Un festival de musique où les réseaux sont saturés. Une zone touchée par une catastrophe naturelle où les antennes sont hors service. Une conférence ou un événement sans Wi-Fi fiable. Un pays où internet est coupé ou filtré, ce qui explique d’ailleurs pourquoi l’application a été retirée de l’App Store chinois en avril 2026 sur demande directe de l’Administration du cyberespace de Chine, un signe involontaire de son efficacité réelle.

Pour des communications vraiment sensibles, BitChat n’est pas encore au niveau de Signal ni de SimpleX. Ces applications ont fait l’objet d’audits externes rigoureux et répétés, avec des protocoles cryptographiques éprouvés depuis des années. Si ta menace principale est un État ou un acteur sophistiqué, reste sur Signal ou SimpleX pour tes communications privées. BitChat complète ces outils pour le scénario où le réseau lui-même a disparu, pas pour remplacer une messagerie auditée.

C’est exactement la logique de la couche HORS-LIGNE dans une stratégie de résilience numérique complète, aux côtés de Meshtastic pour les longues distances via radio LoRa. BitChat et Meshtastic ne sont pas concurrents, ils répondent à des contraintes différentes : BitChat utilise le Bluetooth de ton smartphone existant, sans matériel supplémentaire, avec une portée courte. Meshtastic nécessite un boîtier dédié mais offre une portée de plusieurs kilomètres.

Télécharger et installer BitChat

L’installation est simple, pas d’étape complexe ici.

Sur iOS, ouvre l’App Store et cherche « BitChat Mesh ». L’application nécessite iOS 16.0 minimum et fonctionne aussi sur macOS 13.0 et iPad. Elle est gratuite et ne demande aucune permission réseau particulière au-delà du Bluetooth.

Sur Android, tu as deux options. La première est l’installation depuis le Play Store en cherchant « BitChat », c’est la méthode la plus simple. La deuxième est de télécharger directement l’APK depuis le dépôt GitHub officiel, ce qui te permet de vérifier les notes de version avant d’installer. Assure-toi que le nom du package est bien « com.bitchat.droid » pour éviter d’installer un faux. Android 8.0 minimum requis.

Premier lancement : l’application s’ouvre directement sur l’interface de chat sans aucune inscription. Choisis un pseudo dans les réglages, le Bluetooth s’active et tu rejoins automatiquement le mesh des utilisateurs à proximité. Si tu n’as personne autour de toi, tu ne verras rien dans les salons publics, ce qui est normal puisque le réseau nécessite d’autres utilisateurs à portée pour fonctionner.

Premiers pas avec BitChat

Au premier lancement, l’interface surprend. Pas d’écran d’accueil, pas de tutoriel, pas de bouton « commencer ». Tu arrives directement sur une fenêtre de chat vide, dans un salon public appelé « #general » par défaut. Si personne autour de toi n’a l’application ouverte, il ne se passera rien, c’est normal et ce n’est pas un bug.

La première chose à faire est de te donner un pseudo. Tape /nick tonpseudo dans la barre de saisie et valide. Ce pseudo est visible par tous les utilisateurs du mesh à portée, tu peux le changer à tout moment avec la même commande.

Pour rejoindre ou créer un salon thématique, tape /j #nomduroom, par exemple /j #securite. Tu peux protéger un salon par mot de passe en ajoutant le mot de passe après le nom : /j #nomduroom motdepasse. Tous les autres utilisateurs qui tapent la même commande avec le même mot de passe rejoignent ton salon. Rappelle-toi que ces salons publics ne sont pas chiffrés, ils sont visibles par tous les utilisateurs du mesh à portée.

Pour envoyer un message privé chiffré à quelqu’un, tape /dm pseudo ou /dm pseudo ton message directement. La conversation bascule alors automatiquement en chiffrement de bout en bout via Noise Protocol. C’est ici, et uniquement ici, que tes échanges sont réellement protégés.

Quelques autres commandes utiles à connaître : /reply pour répondre rapidement au dernier message privé reçu, et trois taps sur le logo de l’application pour activer le Panic Mode et effacer toutes tes données locales immédiatement.

L’expérience ressemble délibérément à de l’IRC des années 90, minimaliste et sans fioritures. C’est un choix de conception assumé par Dorsey, pas une interface en cours de finition.

Ce que BitChat ne peut pas faire

Quelques limites concrètes à connaître avant de te lancer.

La portée directe reste faible, 10 à 30 mètres en Bluetooth, même si le multi-hop étend la couverture théorique à 300 mètres dans des conditions idéales. La densité d’utilisateurs est le facteur limitant principal : si personne autour de toi n’a l’application, le réseau n’existe tout simplement pas. Le Wi-Fi Direct, qui permettrait d’étendre la portée à 100 à 200 mètres avec des débits plus élevés, est prévu dans les prochaines versions mais pas encore implémenté.

L’impact sur la batterie est réel. BitChat tourne en arrière-plan pour maintenir le mesh actif, ce qui consomme de l’énergie en continu. La version Android 1.7.0 a amélioré la persistance en arrière-plan, mais le compromis batterie reste présent sur les deux plateformes.

Les transferts de fichiers volumineux et les appels vidéo ne sont pas encore supportés. L’application gère la voix via push-to-talk depuis la v1.7.0, mais il s’agit de courtes rafales audio, pas d’appels continus.

Pour conclure

BitChat est l’une des démonstrations les plus concrètes qu’il est possible de communiquer en dehors de toute infrastructure centralisée, avec le matériel que tout le monde a déjà dans la poche. Un an après son lancement, le projet est actif, les failles critiques initiales ont été partiellement corrigées, et l’application est disponible sur les deux plateformes principales.

Elle n’est pas encore prête pour des usages à haute sensibilité, faute d’audit externe indépendant complet. Mais pour la résilience de base, les zones sans réseau, ou simplement pour comprendre concrètement ce que signifie communiquer sans dépendre de personne, elle mérite qu’on s’y intéresse sérieusement. Si tu veux aller plus loin sur la protection de tes communications au quotidien, jette un œil à notre guide sur les messageries sécurisées et à notre article sur le traçage Bluetooth pour comprendre ce que ce protocole révèle quand il n’est pas maîtrisé.


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Disclaimer technique : BitChat est un logiciel expérimental sans audit de sécurité externe complet à ce jour. Ne l’utilise pas pour des communications sensibles tant qu’un audit indépendant n’a pas été publié. Lis chaque étape avant d’exécuter et reste informé des mises à jour du projet sur le dépôt GitHub officiel.

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